• Victor Lannurien

France : la politique de la « petite phrase » et l’ère de l’excuse



Dans le « vieux monde » politique rares étaient les personnalités s’excusant publiquement de « petites phrases » polémiques qu’ils avaient pu tenir. Mais ces dernières années, les saillies verbales controversées d'hommes et de femmes politiques sont de plus en plus nombreuses, forçant régulièrement ces derniers à formuler des excuses publiques. Tentative d’approche du phénomène et de compréhension.


En 1947, l’écrivain et journaliste britannique George Orwell affirmait déjà que les politiques devaient avoir « le don de la phrase dont on se souvient ». Le phénomène de la « petite phrase » n’est pas nouveau et a déjà été le sujet de différentes études. Dès 1988, l’expression « petite phrase » fait son entrée dans le Trésor de la langue française avec la définition suivante : « propos bref d’un homme politique, qui sert à frapper l’opinion », comme le souligne Patrick Brasart, maître de conférences de littérature française à l'Université Paris 8, en 1994. La capacité à produire des « petites phrases » peut d’ailleurs être considérée comme « une compétence du personnel politique dans ses fonctions de communication », affirme Alice Krieg-Plant, maître de conférences en sciences de l’information et de la communication à l’UPEC (Université Paris-Est Créteil), dans la revue Communication & langages n° 168, publié en février 2011.


Un « dérapage verbal plus ou moins contrôlé »

Néanmoins, si la production de « petites phrases » est désormais une compétence nécessaire à toute personnalité politique, elles sont également devenues un jeu dangereux, car elles sont de plus en plus connotées négativement. « “Petite phrase“ apparaît comme une catégorie péjorée », affirme Alice Krieg-Plant, tout en détaillant : « [elles] sont associées diversement à la surface (…), à la polémique et aux polémiques (par opposition au débat de fond, au débat digne, au débat à la hauteur des enjeux), à l’agressivité, à l’invective, aux attaques, à l’insulte et l’injure, à la surenchère, à la mesquinerie et la bassesse, à la gratuité, à l’irresponsabilité (dans le sens de déclarations irresponsables) ». Pierre Leroux, professeur en science de l’information et de la communication à l’Université catholique de l’Ouest et Philippe Riutort, professeur en lettres supérieures au lycée Henri-IV à Paris, abondent dans le même sens. Ils expliquent, dans un article de Communication & langages n°168, publié en février 2011, que « la petite phrase prend place dans un espace aux frontières floues, situé entre le formel et l’informel, la maîtrise de la parole et le dérapage verbal plus ou moins contrôlé ». Ils soulignent également que la « petite phrase » n’existe « véritablement que lorsqu’elle bénéficie des effets de la circulation médiatique qui construisent son importance et son sens ».


LREM, roi en la matière

C’est sous le prisme de la « petite phrase » polémique, reprise et partagée dans tous les médias et sur les réseaux sociaux, qui amène des excuses de la part de son locuteur que nous nous attachons ici. Ces dernières années le phénomène est en pleine explosion et les exemples de ces « petites phrases », considérées comme des dérapages verbaux, sont désormais nombreux. Pour preuve, « des auteurs de disciplines variées n’hésitent pas à parler d’une “ère du repentir“ », souligne Olivier Turbide, professeur au Département de communication sociale et publique de l'Université du Québec à Montréal, dans un article de Politique et Sociétés, volume 37, numéro 1, publié en 2018.

Que ce soit la très récente sortie de Didier Lallement, le préfet de police de Paris qui, en pleine crise sanitaire du Covid-19, déclare : « ceux qui sont aujourd’hui hospitalisés, (...) ce sont ceux qui, au début du confinement, ne l’ont pas respecté ». Il sera aussitôt sommé par Christophe Castaner, le ministre de l’Intérieur, de s’excuser et s’y emploiera le jour même : « Je regrette d’avoir tenu ces propos, je comprends les réactions qu’ils suscitent et je présente mes excuses ».

Si dans le cas précédent, c’est Christophe Castaner qui demande au préfet de s’excuser, le ministre n’est pourtant pas en reste. Dès 2017, suite à une remarque sexiste au sujet de la venue de Rihanna à l’Elysée – « sa tenue était peut-être un poil trop ample » –, il se confondra en excuse : « Malheureuse et maladroite “réflexion de mec“, je l'avoue. J'ai évidemment regretté cette remarque après l'avoir exprimée ». On retrouvera le « premier flic de France » sur le banc des excusés, en 2020. Lorsque pour appeler au « respect de la vie privée » de Benjamin Griveaux suite à l’histoire de la sextape, il étale sur la place publique celle d’Olivier Faure, le patron du Parti Socialiste, au travers des divorces de ce dernier. Dès le lendemain, il s’excuse : « Si mes propos l'ont blessé, je les regrette ».

A La République En Marche (LREM), les exemples foisonnent. Très récemment c’est la porte-parole du gouvernement, Sibeth Ndiaye, qui, interrogée sur la recherche de main d’œuvre pour aider les agriculteurs, prend en exemple un « enseignant qui ne travaille pas compte tenu de la fermeture des écoles ». Excuses quasi-immédiates, confinement n’étant pas vacances scolaires, elle tweetera deux heures plus tard : « Mea culpa. Mon exemple n’était vraiment pas le bon ».

Un an plus tôt, c’est Marlène Schiappa, secrétaire d'État chargée de l'Égalité entre les femmes et les hommes, qui se faisait prendre par la patrouille. Dans une interview pour Valeurs actuelles elle soulignait « l’existence d’une convergence idéologique » entre la Manif pour tous et les terroristes islamistes. Trois jours après elle se repentait : « Je présente donc mes excuses à toutes les personnes qui auraient pu se sentir sincèrement blessées ».

Dans la famille LREM, on trouve également le président du groupe à l’Assemblée, Gilles Le Gendre, invité de l'émission « Territoires d'infos » sur Public Sénat en 2018. Il y déclarait « une 2e erreur a été faite : le fait d'avoir probablement été trop intelligent, trop subtil, trop technique dans les mesures de pouvoir d'achat ». Mea culpa rapide dans un tweet : « Désolé, sincèrement, si j'en ai choqué certains ».

Toujours dans la même famille, je demande l’ancienne ministre de la Santé. En septembre 2018 lors d’une séance de questions au gouvernement, le député La France insoumise de La Réunion, Jean-Hugues Ratenon, estime que « le compte n'y était pas » et que la pauvreté n'était « pas près de disparaître » avec le plan pauvreté annoncé par le gouvernement. Réponse d’Agnès Buzin : « Vous n'avez aucun intérêt à ce que nous arrivions à résorber la pauvreté dans ce pays, car vous en vivez, vous vous en nourrissez ». L’ex-ministre ne perdra pas de temps pour s’excuser, au travers d’un courrier envoyé à l’intéressé le soir même : « veuillez accepter mes excuses pour ma réponse de cet après-midi qui traduisait un propos politique mais nullement une attaque personnelle à votre égard ».

En octobre 2017, c’est le ministre de l’Economie Bruno Le Maire, interviewé sur France Info au sujet de #BalanceTonPorc qui est épinglé. Répondant à la question : « connaissez-vous aujourd'hui un homme politique dont on dira dans dix ans “nous savions qu'il était un harceleur“ ? », il assure d’abord ne pas être dans ce cas, tout en soulignant : « c’est compliqué. La dénonciation n'a jamais fait et ne fera jamais partie de mon identité politique ». Encore une fois, quelques heures auront suffi pour qu'il s’excuse. Au travers d’une vidéo Twitter il se repend : « je me suis mal exprimé. Je le regrette ».

Enfin, si les occurrences dans ce gouvernement sont nombreuses, c’est peut-être parce que le chef n’est pas en reste. Les « petites phrases » du président de la République, Emmanuel Macron, qui ont créées la polémique se ramassent sans se baisser : « les Gaulois réfractaires », les « fainéants », le « pognon de dingue », « le meilleur moyen de se payer un costard », les « gens qui ne sont rien », « les illettrés de GAD », « traverser la rue » pour trouver du travail. Mais contrairement à son gouvernement, Emmanuel Macron n’est pas aussi prompt pour les excuses. Il finira tout de même par déclarer en avril 2019 lors d'une conférence de presse : « Il y a des phrases que je regrette ».


Du politique « infaillible » au politique « sincère »

S’il a fallu 27 ans à Jacques Chirac pour s’excuser publiquement de sa tristement célèbre expression « le bruit et l'odeur », prononcée en 1991 lors d’une réunion-débat du RPR à Orléans, les exemples d’excuses publiques des personnalités politiques se ramassent désormais à la pelle, comme on l’a vu. Le temps « du n'avoue jamais ne tient plus dans le système médiatique actuel… Avant la principale qualité d’un politique était l’indifférence, aujourd’hui c’est l’empathie », affirmait le philosophe Jérôme Batout lors d’un « petit déjeuner débat » de la Sorbonne, en juin 2016. Les attentes de la société française ont changées et, par là même, les qualités qu’elle recherche chez les personnalités politiques qu’elle élit. Dans le « vieux monde » politique les excuses étaient considérées comme un aveu de faiblesse. « Cela venait percuter le mythe de l’infaillibilité du chef », analysait Bernard Sananès, le président de l’institut Elabe, dans un article de l’Opinion en 2019. Désormais, les excuses confèrent plutôt à la personne qui les fait un côté attachant et humain. « Reconnaître ses erreurs est désormais un indice de sincérité et la sincérité est devenue une valeur clé. Quand il reconnaît ses erreurs, le chef redevient humain, proche. Il est vu comme quelqu’un qui apprend de celles-ci plutôt que comme quelqu’un qui a échoué », détaillait Sananès. Les excuses publiques ont pour but de redorer une réputation écornée et c’est d’ailleurs la principale utilisation qu’en font les politiques lorsqu’ils les présentent. Comme l’explique Olivier Turbide, dans un chapitre du livre « Discours des réseaux sociaux : enjeux publics, politiques et Médiatiques », publié en 2017 : « des stratégies réactives sont élaborées pour limiter au maximum les effets néfastes sur la réputation de comportements controversés, susceptibles de circuler en boucle sur les médias traditionnels et socio-numériques. Loin d’être secondaire, la gestion de la réputation devient une activité permanente ». Suite à une saillie verbale polémique, l’offenseur a alors « deux attitudes possibles », expliquait encore Jérôme Batout : « il y a soit le déni, en avouant jamais sa faute ; soit l’aveu, où l’on avoue immédiatement ». Dans une telle situation, le philosophe avoue être « convaincu par la thèse de la culpabilité primitive, et donc par la nécessité d’avouer immédiatement pour s’en sortir plus rapidement aux yeux de l’opinion publique ». Visiblement les politiques l’ont bien compris depuis plusieurs années.


« Recadrer l’interprétation de la controverse à l’avantage de l’offenseur »

Pour autant, si le phénomène est devenu aussi prépondérant au fil des années, ce n’est pas exclusivement lié au fait que les politiques sont désormais rompus à cet exercice. Les excuses faisant désormais partie du panel d'outils de communication dont ils disposent pour contrôler leur image. C’est aussi dû à la mutation des médias et à « la fragmentation de l’espace (espace de la page-papier ou espace de la page-écran) », explique Alice Krieg-Plant. La maître de conférences relève que cette fragmentation « facilite la création d’énoncés détachables », que l’on qualifie de « petite phrase ». C’est d’ailleurs les journalistes qui mettent en avant ces citations au travers de leurs publications (rubriques dédiées, titres, intertitres, mots clés, exergues, …). Et ce phénomène a été accentué par ce que certains appellent la « BFMisation » de la vie politique. Une ère ou les chaines d’info en continu sont devenues la règle, si bien qu’elles ont modifiées les pratiques de communication politique. Ces chaines du « direct permanent » ont ainsi été prises d’assaut par les politiques de tous bords. Il y ont vu une manière d’élargir leur audience, sans pour autant mesurer les dangers que pouvait représenter l’accumulation d’interventions télévisées tournant en boucle sur les chaînes. Comme disait San Antonio sous la plume de Frédéric Dard « se taire est la meilleur façon de na pas dire des conneries »… et réciproquement.

Le phénomène s’est également accentué ces dernières années via les réseaux sociaux. Leur action va de pair avec celles des chaines d'infos. D'un côté la « petite phrase » tourne en boucle à la télé, de l'autre, elle est partagée en masse sur les réseaux sociaux. Et ce mécanisme est quasi-instantané après qu'une insanité soit prononcée. Il favorise donc l’emballement rapide suite à un dérapage médiatique. C’est d’ailleurs cet emballement médiatique rapide et incontrôlable qui oblige les personnalités politiques à s’excuser publiquement. Olivier Turbide, l’explique dans un chapitre du livre « Discours des réseaux sociaux : enjeux publics, politiques et Médiatiques », publié en 2017 : « l’excuse publique est envisagée ici comme un acte réactif et planifié qui fait suite à une importante pression médiatique et qui vise à modifier l’image dévalorisante laissée par l’offenseur auprès des témoins et non pas spécifiquement auprès des cibles directes de l’offense ». Ainsi l’excuse publique « comporte une forte dimension instrumentale », détaille Olivier Turbide, « il s’agit moins d’obtenir un pardon […] que d’influencer et de recadrer l’interprétation de la controverse à l’avantage de l’offenseur ». La recherche constante des politiciens à contrôler leur image et leur discours, aussi bien dans les médias que sur les réseaux sociaux, explique « du moins en partie, la propension des politiciens à se repentir » de plus en plus, souligne le Canadien. Il affirme en outre que le but des excuses est moins de se repentir d’un « comportement condamnable », que de contrer les « réactions à ce comportement dont les effets sont susceptibles d’affecter l’image publique ». Dans sa démonstration il conçoit ainsi les excuses publiques comme une « technique de défense de soi (…) faisant suite à une importante pression médiatique ». Cette technique est mise en place au travers d’ « actes planifiés et mis en scène (…) s’inscrivant dans un processus d’influence d’autrui ». Cependant, il souligne que ces actes (ou excuses), en fonction de leur forme ou de leur contenu, ne sont pas toujours « liée(s) à la reconnaissance d’une transgression et au désir de réparer le tort commis ». La question des excuses chez les politiciens se posent alors en fonction de l’évaluation suivante : est-ce que « la dévalorisation (par l'excuse, NDLR), du moins à court terme, de [mon] image et de [ma] capacité d’action est susceptible de [m’]apporter des bénéfices plus importants que les coûts occasionnés » par une saillie verbale polémique. Olivier Turbide poursuit : « c’est dans ce cadre qu’une activité intense se développe en communication politique autour de la gestion des comportements condamnables où le repentir (…) constitue un outil discursif incontournable ».


Trop d'excuses, tue l'excuse ?

Pour autant, dans une société ou les politiques se confondent de plus en plus régulièrement en excuses, il est légitime de se demander si l'accumulation de celles-ci n'est pas de nature à supprimer, en amont, leur potentiel réparateur. Le canadien souligne à ce sujet : « si, par les excuses, le politicien peut témoigner de son humanité, il demeure que dans un contexte où la confiance accordée par les citoyens aux élus est tributaire, du moins en partie, de la figure d’exemplarité qu’ils incarnent, tout accroc à cette figure attendue risque de laisser des traces ». En jugeant la classe politique dans son ensemble, on peut donc imaginer que les trop nombreuses « petites phrases » entendues ces dernières années ont écornées, chez de nombreux citoyens, « la figure d’exemplarité » qu'est censée représenter la classe politique. Leurs excuses, à cause de leur accumulation, perdant sans cesse de leur valeur. Olivier Turbide explique d’ailleurs : « le risque est toujours présent que l’excuse, au lieu de reconstruire la confiance des publics et d’atténuer la crise, l’amplifie, générant un mécontentement plus grand que l’offense originale, notamment en raison du manque de sincérité perçu ». Et l'accumulation pourrait être de nature à augmenter cette sensation de « manque de sincérité », voire même montrer l'inaptitude de certaines personnalités politiques à contrôler leur discours.

Enfin, un dernier questionnement peut être évoqué. Si ces « petites phrases » sont de plus en plus nombreuses, c'est possiblement que leur contenu - aussi radical soit-il - est jugé acceptable socialement par son auteur et - éventuellement - ses proches. Pourtant ces propos ne sont pas forcément jugés socialement acceptable par la majorité des citoyens. C'est ce décalage qui crée des levers de boucliers et qui conduit les politiques à s'excuser de leur propos suite aux polémiques. Mais sur ce point, je vous renvoie vers l’excellent Clément Viktorovitch et sa chronique sur « la fenêtre d'Overton ». Il y explique comment certaines des « idées radicales » de plus en plus développées dans les médias, peuvent être considérées comme « une véritable stratégie » de communication dans certains milieux.



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