Calais : Une bénévole témoigne.

© Lionel Charrier / MYOP


L'histoire commence en 2015. A cette date, personne ne savait vraiment délimiter «la jungle » de Calais, ni combien de personnes y résidaient. Après le démantèlement du centre Sangatte sous le gouvernement Sarkozy, de nombreux migrants se sont retrouvés livrés à eux-même, résignés à survivre dans des camps de fortune et des bâtiments désaffectés en attendant une nouvelle tentative pour gagner l'Angleterre. A cette date, Cassie n'avait que 20 ans lorsqu'elle découvrit sur son fil d'actualité une annonce à propos d'un camion transportant des dons pour les migrants de Calais et décida de rejoindre l'association Utopia56.

« J'ai lu quelques articles ; je trouvais des petites infos mais pas beaucoup. Je voulais me faire mon propre avis alors je me suis mise à chercher un flixbus. J'ai pris un week-end de trois jours et je suis arrivée là-bas. Je n'avais prévenu personne. J'ai adhéré à Utopia et j'ai posé mon sac à dos !»

Au bout de trois heures sur les lieux, la jeune femme s'est retrouvée en charge du free-shop, l'épicerie du camp de la Grande-Synthe, situé dans la banlieue de Dunkerque. Ce camp, ouvert à la demande du maire de Dunkerque, en était à ses prémisses lorsque Cassie est arrivée. Mis en place par l'ONG Médecins Sans Frontières, le camp pouvait accueillir hommes, femmes et enfants dans les 400 shelters construits par des menuisiers bénévoles. La majorité des migrants étaient d'origine afghane, irakienne ou kurde.

« Je pensais arriver dans un énorme chantier sauf qu'on était juste huit. Des cabanes avaient déjà été construites mais on nous a demandé de tout reconstruire à cause des normes d'hygiène ! Pour ce qui est de l'organisation du camp, il y avait plusieurs postes : le free-shop, la tea tent... C'était un lieu de détente et d'échange. On y passait beaucoup de temps. Je me rappelle que ça sentait l'humidité et le thé chaud. Ce n'était pas très agréable mais on y passait beaucoup de temps ! »

En tant que bénévole, Cassie s'est retrouvée à faire de nombreuses choses. En plus de gérer le free-shop, la jeune femme a également participé à la construction des shelters et à l'accueil des migrants, toujours plus nombreux à arriver aux portes du camp. Bien que certains réussissaient à atteindre leur objectif pendant la nuit, les places disponibles, souvent réquisitionnées par les différentes mafias présentes sur le camp, venaient à manquer.

« Il y avait des mafias spécialisés dans toutes sortes de choses : trafic d'organes, prostitution, drogue... J'ai découvert la mafia car j'étais obligée de les côtoyer lorsque je m'occupais des personnes vulnérables. Il y avait plein d'enfants avec eux ! Les parents payent des mafieux pour les amener jusqu'au camp ou pour les faire passer en Angleterre. Pour la plupart, ces mafieux étaient leur seul espoir. Le prix pouvait aller de 7 000 à 40 000 euros pour la traversée. Tant que la famille paie, l'enfant est bien traité. Si la famille ne peut plus payer, il en subit les conséquences ! Parfois, leurs agissements étaient dénoncés. On essayait de leur faire comprendre qu'ils étaient dans un camp humanitaire mais la police n'agissait pas. Je n'ai jamais compris pourquoi d'ailleurs...».

Après avoir passé quelques temps à la tête du free-shop, la jeune femme a souhaité participer à l'accompagnement des enfants et des femmes enceintes et esseulées, souvent prises pour cible par la mafia. Dès sept heures du matin, elle était amenée à faire le tour du camp, à échanger et à aider celles et ceux qui souhaitaient rester cacher ou qui ne pouvaient pas subvenir à leur besoins.

« Le soir, quand on rentrait, on buvait parce qu'on en pouvait plus ! Je ne restais pas la nuit en général. J'avais peur, je préférais rentrer au camping car c'est la nuit que le camp se réveille. La journée, c'est calme. Il n'y a pas de bruit. Au milieu du chaos, il y a des gosses qui jouent et te chantent « la reine des neiges » en anglais ! Tu peux discuter avec eux. Parfois ils pleurent dans tes bras. Tu essayes de les occuper, de les faire penser à autre chose. Puis, quand la nuit arrive, ces même enfants préparent leurs sacs et marchent jusqu'au port de Calais ! ».

Au fil des jours, Cassie réussit à tisser des liens de confiance avec les personnes du camp, des liens qui laisseront en elle autant de joie que de tristesse et d'amertume.

« Il y avait une fille d'environ douze-treize ans ; elle nous crachait dessus ! Ses parents étaient emprisonnés à Paris. Elle en voulait à la terre entière. La famille qui s'en occupait ne voulait plus. On a discuté et je lui ai expliqué qu'on était là pour elle, juste pour elle et qu'elle pouvait rester là tout le temps. Personne n'avait pris le temps de lui expliquer ce qu'elle faisait ici... Elle s'est effondrée dans mes bras ! ».

Cassie n'a pas souhaité aller dans d'autres camps de migrants. Elle se sentait pas prête à voir la misère des autres camps existants. Paris, la jungle de Calais... Elle a préféré les éviter. A la place, la jeune femme a continué d'aider les migrants avec Utopia56 et ce jusqu’au démantèlement du camp.

« J'ai vu des choses horribles pendant les maraudes. Après le démantèlement, il ne restait que les plus jeunes. La plupart avaient été déportés dans d'autres camps mais étaient revenus de leurs propres moyens. A la Warehouse, on chargeait les camions de vêtements, nourriture et duvets. On faisait le tour de la ville nuit et jour. Une fois, j'ai tenu 72 heures sans dormir... Les jeunes ont notre numéro en cas d'urgence et une fois, on a été appelé à nous déplacer à côté de la gare. On était parti avec une Clio, de la nourriture et des couvertures. Alors que les enfants mangeaient, des hommes dans le parc juste à côté ont commencé à siffler. Alors, je me suis tournée vers les enfants et j'ai dis : « Go mafia !» pour leur signifier qu'ils étaient en danger. Les types se sont approchés de nous et les enfants ont commencé à courir dans l'autre sens. Juste en face, il y avait une fête foraine et des gens qui mangeaient tranquillement leurs churros. Tout cela s'est passé devant eux mais personne ne remarquait que ces enfants étaient en danger ! ».

Affectée par le devenir de ces enfants laissés pour compte, Cassie fini par monter un collectif destiné à accueillir les migrants à Lorient. Aujourd'hui, Cassie est éducatrice spécialisée et elle continue à les aider au travers de du collectif qu'elle a créer. Toutefois, la jeune femme souffre de syndromes post-traumatique et ne reviendra probablement à Calais.

« Je n'étais pas prête à voir toutes ces choses horribles. Ça a laissé des traces mais je ne regrette pas. Je voulais faire quelque chose qui a du sens. J'ai besoin de comprendre les choses et pour les comprendre, j'ai besoin de les vivre. J'avais aussi envie de prendre part à une expérience européenne. J'aime bien parler les langues et rencontrer des gens du monde entier. Certaines de ces personnes savaient se mettre à la place des victimes. Elles te valorisaient aussi, te faisaient confiance ! ''Bon bah voilà, t'es responsable du free-shop !''. Là-bas, ma voix comptait, on m'écoutait et on prenait mon avis en compte ! Ça ne m'était jamais arrivé ! Alors oui, j'ai vu des choses horribles mais j'ai rencontré des gens merveilleux et ça me manque de ne plus y aller ! ».

La jungle de Calais, après des années d'interventions étatiques et humanitaires, est encore le lieu de vie de milliers de rescapés et alors que les médias ne s'y attardent plus, les associations comme Utopia56 ou encore Help Refugees outre manche continuent à agir. Aujourd'hui et plus qu'avant, ces associations ont besoin de votre aide.

Help Refugees : https://helprefugees.org/

Utopia56 : http://www.utopia56.com/fr/user/register

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